Sherbrooke Est

Publié le par Antoine






J'avais voulu lui faire une surprise. Pas un ticket de métro pour la rejoindre. Même pas une pièce sur moi. Vêtu d'un simple jean et d'une veste en polaire, je me suis dis que deux stations de métro, à pied ce ne serait pas la mort. À Paris, deux stations de métro en surface ou en sous-sol c'est la même chose. Alors je suis parti. J'ai marché. Marché dans cette neige abondante. De celle après la tempête du 16 décembre 2005. Il faisait frais, vraiment très frais. Moins dix-huit degrés. Le souffle court. L'air glacé me brûlait les poumons. La toile humide du jean frottait contre ma peau. Les ronces de neige me déchiraient les chairs. Le temps me semblait long et mes pas semblaient se faire au ralenti. J’étais fatigué, la nuit tombait vite. Sa chape de charbon m’encrassait la peau. À moins qu’il ne s’agissait du carbone dégagé par les voitures. La rue Sherbrooke Est avait des allures de Nationale 7. Montréal ce n’est pas Paris, tout en longueur. Montréal c’est Marseille. Mais il était trop tard je n’allais pas rebrousser chemin. J’allais la retrouver. Lui faire une surprise. Et le retour au chaud, contre elle, elle qui avait des tickets, dans le métro, ça me réchauffait l’âme. Je tentais de donner plus d’impulsion à mes jambes piquantes, j’étais pressé de la surprendre, de voir son sourire. J’étais pressé de rencontrer ses lèvres. J’étais pressé de chaud. Je n’avais pas une once de tic-tac sur moi. Ni de cellulaire pour m’indiquer, à la lumière agressive, un semblant d’heure analogique. Et lui, le temps, me semblait long, comme la route qui me restait à parcourir. Les lumières des voitures m’agressaient. Leurs odeurs me gênaient, le froid plus fort encore me brûlait tout autant. Et la neige au sol tendait ses mains à mes chevilles et me ralentissait de plus belle. Enfin, un scintillement statique me fit comprendre que je touchais au but. Enfin.
… La nuit, la neige, le froid, la pollution, mon engourdissement et mon entêtement… Je suis arrivée. Et Elle. Là. Là, Elle était déjà partie. Partie plus tôt. Partie pour me faire une surprise, me dit-on ! Larmes, froid et colère. Il ne me restait plus qu’a revenir sur mes pas, rejoindre la chaleur du foyer, et Elle qui devait se demander ce que je foutais. Le chemin du retour, plus dur encore qu’à l’aller. Mes jambes de cotons je ne les sentais plus. L’humidité du jean montait jusqu’à l’aine. Les mains au fond de mes poches, à tripoter les clés, à malaxer un petit morceau de carton, à tout faire pour rester vivant. Le retour, une lutte, une envie de dormir, de me laisser au sol, de dormir. Le coton dans les jambes me faisait perdre la réalité du sol. La neige me narguait, impassible. J’essayais de m’en écarter. Sur ses millions d’étoiles grises, dans sa slush, je me suis vautré plus d’une fois. Je n’osais plus pleurer. Les larmes se cristallisaient à l’encoignure des yeux. J'étais transpercé de douleur. Un certain temps resté allongé au sol, dans l’immondice du trottoir, les vêtements pleins de cette crasseuses neige, et à sombrer. Sombrer. Qu’il était bon de ne plus marcher, de ne plus lutter. Mais c’était sans compter sur ma prétention. Quitte à mourir, autant le faire dans un vrai lit, au propre, dans mes vieux jours. J’ai remis mes deux tiges de cotons debout. J’ai doucement relancé la mécanique. Et dans le coma du froid, je suis reparti. Réchauffant mes doigts au fond de mes poches, trouvant le métal des clés étonnamment chaud, et ce petit bout de carton, tout chiffon, presque soyeux à force de l’avoir pétri. À force de distendre les distances j’ai fini par me rapprocher de mon chez moi. Mais je devais être plus proche de moins vingt-cinq degrés que de n’importe quoi d’autre au monde. Sur le bord de la route, j’étais le semblant d’un homme. Près d’un réverbère, à deux pas à présent de la maison, la curiosité m’a poussée à sortir le chiffon de papier. J’ai retiré la main droite de la grotte où elle était abritée. J’ai extirpé cette cartonnette bénite. Et le réverbère, moqueur, m’a laissé déchiffrer un « T ». C’était un « T » fléché. Celui de la STM… Sur le bord de la route, je n’étais plus un homme. J’étais un halo. Un allo de solitude abyssale.


  La Tour d’Aigues, 19 janvier 2009
Crédit photo : Marc Roumagnac


Commentaire


Ah, quel texte !
On se sent tendu, blanc, dès le départ...

Bonjour Antoine :o)


Ecrit par : Mireille | lundi, 19 janvier 2009


"Il est loin le temps où Labruyère disait que tout à été dit" Gide.
J'entends ta voix en le lisant. C'est très oral...très oral. "la neige me narguait, impassible." Ca c'est bonnard, ça me plais, c'est bougrement de toi.Nom de dieu, si je ne t'inventais pas, il aurais fallut que je te connaisse!


Ecrit par : nicolas | mercredi, 21 janvier 2009



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